10.08.2008

La question-piège

J'ai eu il y a quelques temps une longue conversation avec une personne qui me soutenait que tous les enfants ont le droit fondamental de "connaître leurs origines", ces origines signifiant l'identité des deux géniteurs. C'était une de ces discussions où, parfois, on a l'impression de parler deux langues différentes.

Le mot d'origine me gène depuis bien avant mes enfants nés de donneur anonyme. Comme s'il y avait un point de départ défini à l'avance pour chacun de nous, un point de départ d'ailleurs défini par les autres, par un consensus discursif matiné de théories vaguement psy, et qui se situait dans la personne de nos géniteurs. Un point de départ indispensable à identifier pour pouvoir ensuite mesurer sa course et définir ses contours d'individu.

Je connais mes deux géniteurs depuis toujours mais je me souviens, enfant, combien cette idée d'origine me travaillait. J'avais l'impression que dès que j'essayais de la cerner, elle se dérobait sous mon regard, elle s'échappait sous mes yeux. Si mes origines, c'était mes parents, quelles étaient alors leurs origines à eux? Chaque réponse ne pouvait qu'apporter une question de plus, à l'infini, et jusqu'au moment inévitable où j'arriverai à une question qui resterait sans réponse. Donc, au fond, il n'y avait pas de réponse possible.

La question de l'origine était liée à celle encore plus fascinante de "qui suis-je?" Je devais avoir 7-8 ans quand j'ai commencé à jouer à un jeu qui consistait à se poser soi-même cette question épineuse, encore et encore. C'était une question-piège, une question qui dépassait l'univers et les étoiles, c'était la question sans réponse possible et avec mille et une réponses possibles. La question au-delà de toutes les autres questions. Je pouvais bien sûr répondre: je suis la fille de mes parents, la soeur de mes frères. Mais je n'étais ni mon père ni ma mère, ni mes fréres, j'étais moi. Et puis, de toute facon, se définir par rapport à quelqu'un d'autre ne pouvait pas tenir la route dans la mesure où tout le monde devait forcément se poser la même question - auquel cas se définir comme la fille de mon père et de ma mère revenait à la même mascarade que la question des origines. 

Qui suis-je? J'étais moi, et ce moi était à la fois plein de sens et totalement creux puisque qu'il n'y avait que moi qui pouvait fournir la réponse - et ce moi était là, à poser la question et à mettre en doute son existence.

La question me donnait le vertige par la folie dont elle me rapprochait et des frissons de plaisir par les horizons de jeu intellectuel qu'elle m'ouvrait.

J'ai fini par trouver une théorie. Avec mon raisonnement d'enfant, je me suis dit que seule réponse qui pouvait tenir la route était de se définir par rapport à quelqu'un qui ne posait pas encore cette question. Par rapport à un enfant, pas encore en âge de se la poser - puisqu'il y avait bien eu une époque où je ne me la posais pas non plus. D'ailleurs, n'était-ce pas pour cela que les gens aspiraient à avoir des enfants? Pour avoir une réponse à leur question? Et comme la question resterait à jamais sans réponse, ces enfants devenus adultes auront eux aussi des enfants, pour avoir leur réponse, et la survie de l'espèce serait assurée par cette question métaphysique.

D'une certaine facon, les origines étaient toujours devant, à inventer plus qu'à trouver, et la charge de la réponse n'incombait pas aux parents mais aux enfants. J'existais parce que j'avais apporté une réponse à mes parents, j'avais répondu à leur question en venant au monde.

Je fëte mes 35 ans, j'ai deux enfants, et je n'en suis pas tellement plus loin dans mes réflexions. Mais quand mon Lutin se blottit dans mon cou ou quand ma Louloute m'entraîne dans des discussions qui me rappellent mes tergiversations d'enfant, je me sens exister. Vraiment.

J'ai fini par me dire que le plus important, c'était de savoir poser la question. Avec ou sans réponse. Que le chemin de la réflexion importait plus que la réponse, et que ce chemin, chacun devait le tracer pour soi-même. 

Les origines, elles ont là, en nous, pas chez les autres, pas derrière nous.

18.07.2008

Vive les vacances, volume II

Il paraît que les vacances, ca sert à "recréer du lien". Parents et enfants se retrouvent, le couple se resoude. Il paraît.

A la plage, ca donne "Louloute, tu mets ta casquette, tout de suite, TOUT DE SUITE je te dis, y a pas de mais, tu m'obéis, un point c'est tout! Comment ca t'as pas ta casquette, mais enfin c'est pas possible, comment ca elle l'a pas prise ta mère, je lui ai pourtant dit trois fois de prendre ta casquette rose qui était par terre dans le couloir! Mais bon sang c'est toujours moi qui fait tout, c'est pas possible à la fin!"

Dans la queue de l'unique supermarché du village, ca donne "Non, je t'achète pas cette SuperSucette, y a pas de s'il-te-plaît-Lulu ni de pitié-Lulu, je te l'achète pas, j'ai dis non et c'est NON."

Et à la sortie du supermarché: "Mais c'est quoi que t'as là, d'où tu sors cette sucette? Comment ca ta mère te l'a achetée??? Mais elle écoute rien, elle, et puis tiens, ce sera elle qui t'aménera chez le dentiste la prochaine fois, ca va quoi, c'est toujours moi qui doit m'occuper de ces conneries de rendez-vous de dentistes. Y en a marre à la fin!"

(Bon, ok, je vous avoue que les dialogues sont fictifs, histoire de préserver dans le monde virtuel notre intimité familiale que nous avons déjà exposée au vu et au su de tous dans le monde réel. Mais le fond y est.)

Ce qui m'a rassurée, c'est que tous les autres avaient l'air de "recréer du lien" dans le même registre. Une preuve de plus que nous sommes une famille comme les autres. Même qu'on passe nos vacances à nous engueuler, comme les autres.

30.06.2008

Son portrait craché

Curieusement, je n'ai jamais cherché dans les traits de nos enfants leurs ressemblances éventuelles avec leur père biologique (que je ne connais pas et dont je n'ai pas de photo). Je connais certains de ses caractéristiques physiques, et je sais que la couleur des yeux de Louloute n'est pas la mienne mais celle de son donneur, mais je ne me suis jamais surprise à la contempler en me demandant à quoi ressemble donc cet homme qui nous a fait cadeau de la vie.

Par contre, je regarde souvent ma Douce et nos enfants, leurs couleurs si contrastées, la texture tellement différente de leurs cheveux , et il m'arrive de regretter, l'espace d'une seconde, cette évidence qu'est l'absence de leur lien biologique. Cette vérité qui saute aux yeux, aussitôt contrebalancée par le cri du coeur "maaaaaaamaaaaan" de l'un ou de l'autre, s'adressant à ma Douce. Autant il est clair qu'ils ne partagent pas des gènes en commun, autant le lien de leurs corps et de leurs coeurs s'impose de lui-même.

Et pourtant... Pourtant, parfois, j'aimerais faire comme si. Pourtant, parfois, j'aimerais que nos enfants puissent dire à leur maman, j'ai les yeux comme toi, on a les mêmes cheveux. Même si c'est pas vrai, même si ce n'est qu'une ressemblance hasardeuse qui n'a rien à voir avec les lois de l'hérédité. J'aimerais jouer à faire comme si, j'aimerais que cette vérité soit moins imposante, moins évidente, plus subtile, plus discrète. Plus silencieuse.

Sans trop savoir pourquoi. Pour entendre moins souvent "mais qu'est-ce qu'elle te ressemble!"? Pour entendre parfois "c'est son portrait craché!"? Je ne sais pas.

Quand, à la clinique, lors de la seconde rencontre, le médecin nous avait précisé, l'air désolée, qu'ils n'avaient guère de donneurs correspondant aux caractéristiques physiques de ma Douce, ça nous a fait sourire toutes les deux. On n'était pas là pour jouer à faire comme si, on était là pour accueillir un enfant, peu importaient ses traits futurs. Et puis, sérieusement, aller aux confins nord de l'Europe pour exiger un donneur brun aux yeux foncés et aux cheveux frisés... ça relevait du délire, non? 

Pourtant, huit ans plus tard, je me surprends à ressentir ce petit pincement, comme un regret ultime de ne pas avoir pu "faire un enfant ensemble", un deuil que je ne me soupçonnais même pas avoir à faire, tant cela me paraissait évident.

(Est-ce un deuil que feront aussi nos enfants, un jour?)