05.01.2010

Ratures

Comme j'ai passé mes vacances de Noël à ranger de la paperasse, comme j’ai un peu de temps, comme la nouvelle année appelle les bonnes résolutions, j’ai décidé de m’occuper de choses et d’autres qui traînent depuis des mois.

Première mission: ouvrir un compte bancaire pour chacun des enfants. Je demande l’accès aux comptes à ma Douce. “Pas de problème, vous me ramenez une photocopie de sa pièce d’identité et je l’inscris comme parent.” Pour la banque, elle est donc un parent. Comme ça, sans plus d'histoires.

Deuxième mission: inscrire les enfants sur la carte vitale de ma Douce. Difficile de trouver le formulaire adéquat. De toute façon, il n’y a que la case “père”. Va falloir rayer. On apprend vite à rayer quand on est deux mères. Dans les formulaires de la CAF, à l’école, à la Sécu, à la mutuelle…

On est la case manquante, le pas de côté, la note en bas de page, la mention rayée. Je me rends compte que même au bout de dix ans, je ne m’y suis pas complètement habituée.

Heureusement qu’il y a la banque. Quand l’argent parle, on nous trouve une place.

30.11.2009

En famille

Quand Louloute fait la liste de sa famille, il y a toujours plus de quatre noms sur la feuille. Chez nous, la famille s'étend bien au-delà du foyer reconnu par les impôts et la CAF, elle ne respecte ni les liens de sang, ni les alliances. Elle suit des sentiers bien particuliers qu'on aurait désormais bien du mal à tracer, tellement ils se sont perdus dans le sable avec les années. D'anciens amours, d'anciens amants, de vieux amis de toujours, des rencontres. Peu importe. On fait famille, et chacun de nous le sait. On se retrouve régulièrement, pour des rendez-vous où on se charrie, où on se chamaille, où on rit des mêmes vannes depuis des années. On est ensemble, juste ensemble, parce qu'on l'a choisi. On s'aime, on se déteste. On s'adore, on s'énerve. Mais on sait qu'on restera ensemble.

Dès leur arrivée, nos enfants ont été adoptés dans cette famille. Les premiers à venir les voir à la maternité n'ont été ni leurs oncles ni leurs tantes, ni leurs grands-parents ni leurs cousins-cousines, mais cette autre famille, la vraie de vraie, celle qui a célébré leur venue au monde à coup de cadeaux, de questions, de regrets, de liens créés et de désirs de materner et de paterner. Nos enfants les ont bousculés, eux qui souvent n'en avaient pas, qui auraient voulu en avoir, qui n'en voulaient pas, qui auraient voulu et puis ne voulaient plus. Ils sont arrivés et ils ont fait leur place, ils ont été adoptés et ils ont pris ces adultes aux parcours tellement différents pour ce qu'ils sont : leur famille. La vraie.

Parfois, je me suis demandé à quel point le fait que la plupart d'entre nous soient homos joue dans ce lien très particulier qu'on a, les uns avec les autres. Chaque homo passe forcément par la case où il questionne la réaction de sa famille face à sa personne, face à ce quelque chose qui reste encore de l'ordre de la révélation pour beaucoup. Chaque homo se pose la question d'une rupture possible - temporaire, passagère, définitive, sans retour - avec sa famille, quelle que soit la réponse que la vie lui réservera.

Est-ce cette interrogation-là, cette éventualité-là qui fait qu'on compte plus facilement sur la famille que l'on a choisie, plutôt que celle qui nous a été imposée par la filiation ? Est-ce cela qui fait la force des liens qui se sont construits ?

Je ne sais pas. La réponse importe peu, finalement. L'essentiel est là, dans la liste de Louloute.

 

03.11.2009

Fille et mère

Louloute vient de fêter ses neuf ans. Elle a désormais des secrets bien gardés, des lettres à écrire à ses copines quand elle est en vacances et un IPod pour s'isoler du monde. Encore petite fille et déjà plus petite fille. Heureuse de se blottir dans le lit de ses mamans et de jouer à l'élastique, et ravie de s'enfermer dans sa chambre avec une amie pour parler de tout et de rien.

Je la vois osciller entre l'envie de rester petite et la volonté déjà bien affirmée de voler toute seule. Je sais que la pire chose que je puisse lui dire est que je la comprends. Parce que je sens bien que déjà, pour elle, je ne la comprends plus, surtout si je le dis comme ça. Faut comprendre autrement, pas par des affirmations mais par des gestes. Je le sais bien, je m'en souviens bien, mais parfois, je ne peux me résoudre à me taire. Alors, sa répartie est cinglante et sans pitié.

En la regardant, je me vois petite, en me regardant, je vois ma mère, j'ai l'impression d'être les deux. Fille et mère, mère et fille.