23.06.2009

Juste là

Ca y est, Lutin entame ses dernier jours à la crèche. Dans deux mois, il prendra son "saquado", vissera sa "cas'tête" sur sa tête avec son air décidé de "g'and ga'çon" et nous appellera "allez, 'n y va maintenant". Dans deux mois, ce sera (déjà) la rentrée de l'école, et le début d'une nouvelle vie pour Lutin.

Et moi, je me souviens de sa naissance, de cette longue attente d'avant, je me souviens et ça me fait ce drôle d'effet de la page qui se tourne, du livre qu'on ferme, du cahier que l'on a rempli. Ce mélange de nostalgie et de soulagement, de tristesse et de bonheur de voir son enfant passer déjà à autre chose, déjà.

Ca file, ça file, et je deviens lentement mais sûrement cet adulte que je détestais enfant, celui qui dit "mais que tu as grandi", "mais qu'est-ce que ça passe vite". Ou qui ne le dit pas mais qui le pense très fort quand même.

Hier, à la dernière réunion mensuelle de la crèche parentale que j'aurais fréquenté pendant quatre ans, une première fois avec Louloute, puis de nouveau avec Lutin, il y avait des larmes à peine cachées, des mots simples débordant d'émotion et des silences de gorges nouées.

Les enfants, eux, étaient déjà passés à autre chose. Leurs rires bruyants sentaient le bonheur d'être là, juste là, aujourd'hui. Pas hier, pas demain.

19.06.2009

La végétarienne pragmatique

- C'est dégueulasse quand même, qu'on sépare les veaux de leur mère juste parce que les humains veulent boire le lait de la vache à la place du veau.
...
- Et d'ailleurs c'est dégueulasse, ensuite on les tue, les vaches et les veaux.
...
- Les humains, ils sont quand même cons.
- Bon écoute Louloute, tu surveilles un peu ton langage, parce que ça commence à bien faire là, les "dégueulasse" et les "cons".
- Oui, oui, oui, c'est booooon, j'ai jamais le droit de parler moi. En plus c'est vrai, c'est cruel ce qu'ils font!
- Tu sais Louloute, quand tu manges tes spaghettis bolognaises, ça te fait pas trop mal au coeur de manger de la vache tuée.
- Mais ça n'a rien à voir! Quand elle est déjà dans mon assiette, c'est qu'elle a déjà été tuée, alors ça sert à quoi de pas la manger, hein? C'est du gâchis, c'est tout!

Une végétarienne pragmatique, notre fille?

18.06.2009

De l'autre côté du miroir

Il y a quelque temps, à cause de mon travail, j'ai passé deux jours avec des personnes en fauteuil roulant.

On n'était pas là pour parler de leur handicap, c'était un détail. On a juste travaillé ensemble, vécu ensemble, déjeuné et dîné ensemble, ranger la vaisselle ensemble, on s'est couché et réveillé ensemble. Pendant deux jours, le handicap était un détail, mais un détail qui compte. Pendant deux jours, à faire les choses simples de la vie de tous les jours, à aider Marie à aller aux toilettes, Franck à se garer à table, à appuyer sur le bouton d'ascenceur trop haut pour Géraldine et à pousser Michel dont le bras se fatiguait, j'ai changé de regard. Depuis, quand je me balade dans la rue, je vois les trottoirs trop étroits, les deux marches pour entrer dans un immeuble qui barrent l'accès, les distributeurs de billets placés trop haut, sans parler du métro sans ascenceur. Je vois des choses que je vois tous les jours mais que je ne voyais jamais.

Pourtant, ce n'était pas la première fois de ma vie que je croisais des personnes en fauteuil, ce n'était pas la première fois que je discutais avec. J'étais consciente, pensais-je, de toute cette difficulté.

Eh ben que dalle. Là, à juste vivre ensemble, quelque dans mon regard a changé. Je vois la société qui les repousse toujours à la marge, mais je ne vois plus leur fauteuil. Je les vois, eux, et leur rage de devoir toujours quémander est devenue un peu la mienne.

Il a suffi de deux jours.

Après coup, je me suis demandé si c'est comme ça que le regard des gens sur les homos change aussi. Notre entourage, la crèche, l'école, la voisine, le gardien de l'immeuble, qui nous voient juste vivre, avec lesquels on discute parfois un peu plus, parfois un peu moins, est-ce ainsi que leur regard change aussi?

Tout d'un coup, j'ai mesuré dans ma propre tête l'impact de cette visibilité ordinaire, de ce vivre ensemble - et j'en suis encore étonnée. Est-ce si simple?